J’ai eu la chance de croiser Monsieur Terry sur les quais de Rouen, au ponton Jean Ango où stationne ces jours ci le remorqueur Fauvette. Cet homme, rouennais de quelques 90 ans en pleine forme, venu nous voir à vélo, s’est arrêté près de nous.
Une très longue discussion s’est engagée.
J’ai découvert un homme d’une fabuleuse mémoire heureux de la partager. Quelle vie riche ! De racines rouennaises, marin, voyageur, commerçant… Alors tout gamin de 14-15 ans, il se baladait déjà sur les quais à la rencontre des marins pour leur offrir ses petits bras et menus services, à la barbe des douaniers souvent, pour quelques sous. Les quais alors forts chaotiques à la sortie de la guerre fourmillaient d’activités, de navires, de péniches, de marins, de bras et machines pour décharger et charger les denrées, matériels et matériaux venus du monde entier.
C’était à ses yeux un lieu extraordinaire de rencontres, d’échanges entre les gens de mer, ceux du fleuve et ceux de terre. Nous avons évoqué ensemble l’image du Ventre de Paris d’Emile Zola.

Les quais étaient alors fermés à tout public tout leur long et strictement interdits au « personnel non autorisé ». Les marins eux-mêmes étaient interdits de débarquement. Il inventait alors le moyen de les attendre aux abords de Dieppedalle pour les emmener en ville : il était alors généreusement récompensé.
Il me parlait du fameux mascaret atteignant Rouen exceptionnellement, et l’amarrage « lâche » des bateaux face au flot était alors primordial pour ne pas que les embarcations souvent en bois viennent se fracasser sur les quais. Il offrait alors ses conseils aux bateliers pour les prévenir de l’arrivée sous peu de cette terrible vague. Il m’a parlé de ce fameux site de la « Barre-y-va » en référence au mascaret, lieu-dit de Caudebec-en-Caux (Ce terme est vraisemblablement issu du norrois bára « vague »). Ce phénomène se produisait en vive eau, à l’étiage et sa vitesse pouvait atteindre 25 km/h et quelques mètres de haut en s’atténuant le long du cours de la Seine. Il a disparu dans les années 1960 avec l’endiguement du fleuve et notamment la création des digues dans son estuaire (voir : http://mamatus.centerblog.net/rub-le-mascaret-.html).

La Mascaret à Caudebec-en-Caux en 1938
J’ai connu gamin près de Poses, à Pitres, un « Hubert Terry » , fils d’un Anglais et d’une Rouennaise qui avait un petit zoo et qui venait à l’école de Poses avec son estafette pour nous montrer ses animaux exotiques : singes, serpents, oiseaux, renard, autruche… Nos amis de la rive droite, et du Val de Pitres lui consacre un fort intéressant récit : un homme au parcours extraordinaire (https://histoireduvaldepitres.blogspot.com/…/hubert…) . Un grand merci pour leur travail, et à Michel Bienvenu en particulier
En voici l’article :
Quand il rentre en France en 1940, il est arrêté par la Gestapo qui considère que puisqu’il est né aux Indes, il est de nationalité anglaise. Pendant ces 20 mois de captivité, il voit mourir de faim beaucoup de compagnons des cellules voisines. Il explique que vers la fin de son séjour, il s’est nourri en volant à une araignée qui les prenait dans sa toile les guêpes qu’elle capturait, et ce parce qu’il avait respecté, dans sa cellule, le nid d’une autre espèce de guêpes, dont les réserves de miel attiraient ces guêpes communes.
À la fin de la guerre, il va s’établir en Angleterre, où il se spécialise dans la taxidermie, et sa réputation amène le zoo de Londres à l’engager comme directeur de son laboratoire. À 28 ans, il quitte l’Angleterre pour travailler au laboratoire de biologie marine de l’université de Paris, à Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales.
Il se fait militant de la cause animale, s’insurgeant contre les massacres inutiles de rapaces, d’oiseaux migrateurs, de serpents, tentant de convaincre chasseurs et agriculteurs en multipliant les appels dans les journaux de province. C’est pour cela qu’il se transforme en homme des bois, partageant de plus en plus la vie des bêtes sauvages pour les filmer sur le vif, se nourrissant lui-même de racines, de champignons, d’herbe, de baies, etc.

Il avait commencé par passer le brevet d’instituteur, mais n’avait pu, à la suite d’un accident, accéder à l’université. Il sera autodidacte, lisant énormément, travaillant dans des parcs animaliers, voyageant sans relâche.

Vipères, frelons, rats ne l’effraient pas. Pour le tournage de « Jacquou le croquant », qui fut l’un des films de télé les plus regardés, on lui confie le dressage de plusieurs centaines de rats.
Il anime tous les mois à la MJC de Vincennes des séances pour les Jeunes Amis des Animaux, avec des projections (cette époque n’était pas encore saturée d’images…) et récits de ses expériences. C’est pour pouvoir monter et montrer les kilomètres de pellicule qu’il a tournés qu’il s’était lancé à la chasse au gros lot…

En plus, il va devoir quitter son logement de Vincennes, le propriétaire voyant d’un mauvais œil l’habitation transformée en ménagerie. Un voisin recueille chez lui ses animaux, mais il lui faudra bien finir par trouver une solution.
Il viendra habiter à Amfreville-sous-les-Monts, près de la forêt, une modeste demeure qu’il transforme en arche de Noé. La Société Protectrice des animaux de l’agglomération rouennaise lui confie souvent ses cas désespérés. Sa maison abrite un hibou cinquantenaire, un faucon, un épervier, des tortues, un chien…

Il ne vit pas pour autant complètement coupé du monde, et va manifester contre l’extension de l’aéroport de Boos ou la création d’un aérodrome de plaisance à Flipou, toujours prêt à défendre la nature. Décédé en 2006, il est inhumé à Saint-Aubin-Celloville.
